Ars Cultura

La Culture Du Narcissisme

  • Christopher Lasch
  • La culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances (préfacé par Jean-Claude Michéa). Flammarion, 2018.

Le narcissique n’a qu’un seul espoir, nous apprend Christopher Lasch.
S’il veut être autre chose que l’ostentation répétée de son soi, s’il veut enfin pouvoir servir à la communauté, alors il n’a qu’une destinée : celle de sublimer son égo dans quelque chose qui le dépasse. Autrement dit, aussi dérisoire que cela puisse paraître, la vocation intrinsèque au narcissique est de devenir un “artiste”.

Le travail créateur, utile, qui confronte l’individu avec « des problèmes esthétiques ou intellectuels non résolus » et qui, de ce fait, mobilise le narcissisme au bénéfice d’activités situées en dehors du moi, fournit à l’individu narcissique, au dire de Heinz Kohut, son plus grand espoir de transcender sa condition. « Une parcelle de créativité potentielle – aussi faible d’envergure qu’elle puisse être – existe chez de nombreuses personnes, et la nature narcissique de l’acte créateur (le fait que l’objet de la création soit investi par la libido narcissique) peut être perçue par empathie et par simple observation de soi-même. »


Sur l’interaction entre la psychanalyse et la sociologie.

La psychanalyse traite des individus et non des groupes. Les efforts que l’on entreprend pour étendre les résultats cliniques au comportement collectif se heurtent toujours au fait que les groupes possèdent une vie propre. L’esprit collectif, si une telle entité existe, reflète toujours les besoins du groupe dans son ensemble, et non les demandes psychiques de l’individu, lesquelles doivent, en fait, être subordonnées aux exigences de la vie collective. D’ailleurs, c’est précisément cette sujétion des individus au groupe que la théorie psychanalytique promet de clarifier, par une étude de ses répercussions psychiques. Par la conduite d’une analyse intensive des cas particuliers, s’appuyant sur des données cliniques plutôt que sur des impressions banales, la psychanalyse nous donne un aperçu des opérations internes de la société, au moment même où elle se retourne et se fond dans l’inconscient de l’individu.

On retrouve donc la manifestation des formes épistémologiques de la société dans l’inconscient de chacun des individus la composant.

(cont.) Toute société reproduit sa culture – ses normes, ses postulats sous-jacents, ses modes d’organisation de l’expérience – dans l’individu, sous la forme de la personnalité. Comme le disait Durkheim, la personnalité est l’individu socialisé. Le processus de socialisation, effectué par la famille et, secondairement, par l’école et les autres institutions visant à la formation du caractère, modifie la nature humaine afin qu’elle se conforme aux normes sociales dominantes. Chaque société tente, à sa manière, de résoudre les crises que traverse tout enfant – le traumatisme de séparation d’avec la mère, la peur de l’abandon, la compétition douloureuse avec d’autres pour l’amour de la mère ; et la manière dont elle traite ces évènements psychiques produit une forme caractéristique de personnalité, une forme caractéristique de déformation psychologique, qui permettent à l’individu d’accepter les privations instinctuelles et de se soumettre aux obligations de l’existence sociale. L’accent mis par Freud sur le fait que la santé psychique et la maladie mentale forment un continuum, permet de voir névroses et psychoses comme étant, en un sens, l’expression caractéristique d’une culture donnée. « La psychose, écrit Jules Henry, est l’aboutissement final de tout ce qui est faux dans une culture. »

Si la psychanalyse paraît utile, il ne faut pas en outrepasser les bornes, celle de la psychée de l’individu.

(cont.) La psychanalyse clarifie le mieux les relations entre la société et l’individu, entre la culture et la personnalité, lorsqu’elle se limite précisément à un examen attentif de l’individu. C’est quand elle est le moins soucieuse de le faire qu’elle nous en dit le plus sur la société. L’application par Freud des principes psychanalytiques à l’anthropologie, à l’histoire et à la biographie peut être négligée, avec bonne conscience, par le sociologue, mais, ses investigations cliniques constituent une mine indispensable d’idées lorsqu’on a compris que l’inconscient représente la modification de la nature par la culture, la pression de la civilisation sur l’instinct.

– p. 67—68